Les traumatismes graves représentent une des principales causes de décès du sujet jeune à travers le monde et la première pour les individus de moins de 40 ans dans les pays industrialisés, où ils sont devenus un problème de santé publique [1]. Une projection épidémiologique mondiale, se basant sur l’incidence actuelle des traumatismes graves, évalue pour 2020 le nombre de décès liés aux traumatismes à près de 9 millions par an [2]. La proportion de décès, avant l’arrivée à l’hôpital, est plus élevée dans les pays en voie de développement que dans les pays « riches » [3]. Cette différence est liée à la fois à la prévention au sens large (port du casque, ceinture de sécurité, surveillance des enfants,… ) largement facilitée par un niveau socio-économique élevé, mais également à la présence d’un système de soins performant. Des travaux récents [4] ont suggéré que la création d’un système de soins pré-hospitalier pour les victimes d’accidents de la voie publique (AVP) entraîne un impact favorable sur la mortalité. La mise en œuvre de techniques de réanimation dès la phase pré-hospitalière associée à une arrivée rapide dans un hôpital capable de traiter les lésions sont des éléments déterminants pour réduire la mortalité des traumatisés graves [5]. Le terme « traumatisme grave » regroupe des situations cliniques différentes qui nécessitent des stratégies thérapeutiques parfois opposées. L’analyse rétrospective de 324 décès d’origine traumatique met en cause un traumatisme crânien dans 50 % des cas, une hémorragie dans 20 % des cas et une détresse respiratoire dans moins de 8 % des cas [6]. Dans cette étude, les auteurs estimaient que 13 % des décès aurait pu être évités (concept de « mort évitable ») et qu’un tiers de ces patients avaient bénéficié de soins considérés comme inappropriés, en particulier une arrivée trop tardive à l’hôpital et/ou l’absence de réalisation de gestes de réanimation. Les résultats de cette étude effectuée dans l’Etat du Montana, aux Etats-Unis, en 1995, ont entraîné la formalisation d’un système structuré de prise en charge des traumatisés graves, en particulier l’application de protocoles thérapeutiques et de procédures standardisées de transfert des patients. En 2003, les auteurs observaient un taux « de mort évitable » de 8 % (vs 13 % en 1995 p < 0,02) [7]. Cette réduction de pourcentage était attribuée, selon les auteurs, à un transport systématique des patients les plus graves dans les hôpitaux capables de traiter l’ensemble des lésions (« trauma center-Level 1 »). Aux Etats-Unis le concept de réseaux de soins en traumatologie lourde a été élaboré dans les années 70 [8]. La philosophie de ce concept est d’organiser en « network » sur une zone géographique donnée, la coordination de différents acteurs et de différentes structures de soins hiérarchisées en fonction de leurs plateaux techniques avec pour seul but d’améliorer la prise en charge des patients victimes de traumatismes graves et de raccourcir au mieux les délais de traitement des lésions [9].
Un réseau repose sur 4 dimensions [10] :
• Le projet médical qui lie les professionnels
• La coordination des soins grâce à une interaction des professionnels.
• La formation et l’information des professionnels (apprentissage de la pratique en réseau, acceptation des procédures, retour d’information sur les résultats du réseau).
• L’évaluation (évaluation de la pratique en réseau, de la qualité des soins et évaluation économique du réseau).
Toutes ces dimensions nécessitent la mise en place d’un système d’information. L’idée fondamentale d’un « trauma system » est de trier les patients dès la phase pré hospitalière et de pouvoir les acheminer le plus vite possible dans l’hôpital qui produira les soins définitifs. Les hôpitaux sont hiérarchisés en fonction de leurs compétences techniques et recevront des patients adaptés à leurs capacités ou bien effectueront des soins de stabilisation avant de transférer les patients.
1.1. PRISE EN CHARGE PRE HOSPITALIEREL’approche anglo-saxonne des secours pré hospitaliers est axée sur la rapidité d’arrivée à l’hôpital. Le système se caractérise par l’envoi de secouristes dont la tache première est de ne pas perdre de temps sur le terrain. Il existe une graduation du niveau des intervenants dont certains (les paramedics) sont habilités par protocoles à entreprendre des gestes de réanimation. La réalisation de gestes de réanimation en pré hospitalier (Advanced Life Support : ALS) fait l’objet d’une controverse. Deux méta-analyses récentes [11], [12] ne retrouvent pas d’effet favorable sur la mortalité lorsque des gestes sont entrepris sur le terrain. L’évaluation du blessé est effectuée au moyen de scores de triage et le patient est dirigé le plus souvent sur l’hôpital le plus proche. Le rôle des médecins se limite actuellement à la formation des paramedics et à la validation des protocoles, bien que certains auteurs préconisent un rôle médical plus actif sur le terrain [13], en particulier pour effectuer un triage de meilleur qualité que celui fait par les « paramedics ». Dans deux études Nord-Américaines récentes, la moitié des patients justifiant d’un « trauma center » par la gravité de leurs lésions, n’y sont pas transportés d’emblée et parmi ceux qui y sont acheminés, 80 % ne relèvent pas d’un plateau technique lourd [14], [15]. Le système européen des SAMU-SMUR se caractérise par l’implication sur le terrain de médecins qualifiés dont le rôle va du triage des victimes aux gestes de réanimation nécessaires à la stabilisation de l’état du blessé jusqu’à l’arrivée à l’hôpital [16]. Le temps de prise en charge des traumatisés graves par le SAMU-SMUR est manifestement plus long qu’avec les paramedics (30 à 50 minutes d’écart en moyenne avant l’arrivée à l’hôpital) [17]. L’influence du délai d’admission à l’hôpital sur la mortalité ne semble pas être identique pour tous les traumatismes. Lors de lésions hémorragiques sévères, le pronostic est directement corrélé à la rapidité de l’hémostase [18]. Deux travaux européens récents [19], [20], concernant une population de patients victimes de traumatismes fermés sévères, n’observent pas de surmortalité selon que l’admission hospitalière de ces patients a lieu moins de 60 minutes (« Golden Hour ») ou dans les 120 minutes suivant le traumatisme. Souvent, ce temps est mis à profit pour acheminer le patient à l’hôpital qui traitera l’ensemble des lésions. La régulation médicale est un temps essentiel qui permet, entre autres, d’adresser la victime à l’hôpital le mieux adapté possible à son état et prêt à la recevoir. Ce temps de régulation (en moyenne 18 minutes) [21] est inclus dans le temps de prise en charge pré hospitalière du patient.
1.1.1. IMPORTANCE DE LA REGULATIONAu Canada, où aucune régulation n’était organisée, en analysant la mortalité en fonction de la destination initiale chez 4 634 traumatisés, Sampalis et al. [22] observaient une nette majoration de mortalité selon l’admission directe des traumatisés en « trauma center » (4,8 % de mortalité globale) ou un transit initial par un hôpital local avant d’être transférés au « trauma center »(9,8 % de mortalité globale p < 0,003). La forte prédominance des traumatismes crâniens graves (TCG) admis, sans médicalisation pré hospitalière, dans un hôpital local souvent peu à même de les prendre en charge, explique en partie cette surmortalité observée dans le groupe des patients transférés. Ceci est d’autant plus regrettable, que dans cette étude urbaine, « le trauma center » n’était pas éloigné à plus de 10 minutes des hôpitaux locaux, trajet que les patients auraient pu effectuer d’emblée. Deux ans plus tard, la mise en place d’un réseau de soins (pré hospitalier et hospitalier), associé à une régulation du choix de la destination, va permettre d’augmenter le nombre de traumatisés graves admis directement en « trauma center » et de diminuer la mortalité de ces patients [23]. La régulation médicale doit s’appuyer sur un réseau hospitalier structuré : un travail français [24] observe que la multiplicité des centres hospitaliers receveurs, qui ne sont pas organisés en réseaux et qui par définition ont la possibilité de refuser l’admission d’un patient, entraîne un allongement dommageable du temps de régulation et du nombre d’interlocuteurs nécessaire pour permettre la préparation de l’accueil du traumatisé grave.
1.2. HOPITAL D’ACCUEIL, VOLUME D’ACTIVITE ET DEVENIR DU PATIENTDans un système organisé, les patients les plus graves devraient être admis dans les hôpitaux les mieux équipés (trauma center Level 1). Ceux-ci doivent être en nombre volontairement réduit pour des raisons de coûts et de maintien de compétences. Les recommandations de l’American College of Surgeons Committee on Trauma sont qu’un « trauma center » doit recevoir 1 200 patients traumatisés par an dont au moins 20 % ont un Injury Severity Score (ISS) > 15 et que chaque chirurgien doit traiter plus de 35 patients par an avec un ISS > 15 [9]. Nathens et col en comparant des « trauma center » à fort volume d’activité (> 650 patients par an) vs « faible volume » (< 650 patients par an) observaient un meilleur pronostic chez les patients les plus graves (état de choc) mais aucun bénéfice chez ceux qui ne présentaient pas de détresse [25]. D’autres travaux ne retrouvent pas de corrélations entre le volume d’activités et le pronostic [26], toutefois la méthodologie utilisée est discutable. Il est fort probable que les patients les plus graves bénéficient des hôpitaux les mieux équipés, toutefois ceux-ci ne peuvent recevoir tous les blessés. Une des raisons d’être du « trauma system » est de permettre aux hôpitaux « level 1 » de retransférer sur des hôpitaux moins bien équipés les patients qui n’ont pas de traumatismes graves [9]. Aux Etats-Unis, le besoin estimé de « trauma center Level 1 » est de 1 à 2 pour 1 000 000 de personnes [27]. Des hôpitaux de moindre capacité s’agrégeront en réseau autour de ces structures.
1.3. EFFICACITE D'UN « TRAUMA SYSTEM »De nombreuses études suggèrent l’efficacité de ce système, particulièrement dans les zones rurales [9], [28], [29]. L’introduction d’une régionalisation d’un réseau traumatologique dans la province de Québec a fait baisser la mortalité de 51 % à 9 % [1]. Toutefois ces données sont parfois contradictoires et souffrent d’une méthodologie variable où sont mélangés toutes sortes de traumatismes à la gravité et au pronostic très différents [9].
2. EN FRANCELe système de prise en charge des traumatisés est dominé par le SAMU. Il n’existe pas de réseau traumatologique bien défini dans les centres urbains à forte densité hospitalière. Un « trauma center level 1 » parisien a le droit de refuser l’admission d’un patient. De fait le médecin régulateur du SAMU est obligé de « vendre » son patient à différents interlocuteurs potentiels. Il est frappant de constater que le temps moyen d’admission d’un traumatisé grave à Paris est de 90 min alors qu’il est de 55 min en Province (Données du groupe SAMU de France, B. Riou).
La création d’un réseau de soins formalisé en traumatologie est une nécessité. Il doit être constitué de quelques grands centres aptent à recevoir toute la traumatologie lourde et d’hôpitaux à plateau technique plus restreints qui pourront gérer les traumatisés les moins graves. Le SAMU, avec un triage médical performant et standardisé, est le garant de la prise en charge et de l’orientation des patients. Des échanges de personnels médical et para-médical doivent être contractualisés pour homogénéiser les pratiques. Une couverture équitable du territoire doit être pensée.